Le blog de Caravage

Michelangelo Merisi, dit Le Caravage, ou Caravaggio. ATTENTION: certains articles peuvent choquer. Les artistes sont aussi des êtres humains, avec une vie, des sentiments, des faiblesses, qui transparaissent dans leurs oeuvres.

27 mars 2006

Méduse

Je ne pouvais pas faire ce blog sans commencer par la représentation de Méduse! La plupart des informations contenues dans ce blog proviennent du Livre de Domonique Fernandez La course à l'abîme. Ce blog obéïssant à une certaine chronologie,

les messages les plus récents sont à la fin.

Mais laissons plutôt la parole à l'artiste:

med

Merci, Persee.

Peinte sur un véritable bouclier, cette Méduse décapitée était destinée à Ferdinant de Médicis qui voulait l'offrir au Grand Duc.

Le modèle est Mario, jeune Sicilien d'une jalousie maladive que l'on retrouve sur bon nombre de mes toiles.

Un autre jeune peintre venait d'emménager près de notre chambre, ce qui renfrogna Mario. Pour obtenir l'expression dont j'avais besoin, je lui ai dit qu'un autre beau jeune homme allait arriver. La réaction colérique de Mario donna exactement ce que je recherchais pour ce tableau.

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Auto portrait

cartMe voilà!

La tête coupée que la main tient par les cheveux, c'est moi. J'ai peint ça un jour de déprime, je vous parlerai de ce tableau plus tard.

Je m'appelle Michelangelo Merisi.

Je suis né le 29 septembre 1571 à Caravaggio, dans le duché de Lombardie. A 38 ans, je meurs assassiné. Mon corps n'a jamais été retrouvé.

J'aime peindre les garçons. Pas les éphèbes à la beauté classique si chers aux Grecs. Non. Moi, c'est les voyous, les racailles comme vous dites aujourd'hui. Ceux qui me ressemblent.

J'ai peint des femmes aussi, pour échapper aux flammes de l'inquisition qui commençait à se poser des questions embarrassantes. Des prostituées de ma connaissance qui devenaient la Vierge Marie ou des Saintes (Mario n'était pas jaloux des femmes). Celà aussi l'inquisition me l'a reproché. Au fait... comment savaient-ils que c'étaient des prostituées?

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Mario

mar1Le voilà mon beau Mario.

Nous nous sommes rencontrés chez Lorenzo Siciliano, un peintre chez qui j'étais apprenti. Agé de 15 ans, il avait quitter sa Sicile natale, où il était recherché pour meurtre, pour se soustraire à la justice . Lorenzo l'avait recueilli pour le cacher.

Ce fut le coup de foudre. Je l'ai aimé tout de suite, autant pour ce qu'il était, que pour ce qu'il avait fait. Il avait tué par amour.

Il ne supportait pas que je regarde d'autres garçons que lui, que je peigne d'autres garçons que lui. J'ai souvent attisé sa jalousie, provoqué sa colère, pour obtenir les attitudes que je voulais pour mes tableaux.

Là, c'est Bacchus. Je l'ai habillé du drap dans lequel nous venions de faire l'amour. Si j'ai un conseil à vous donner, ne placez jamais le calice dans la main gauche. Si vous saviez les problèmes que j'ai eu à cause de ça!

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30 mars 2006

Mon premier procès

A l'âge de 22 ans, je me suis retrouvé pour la première fois devant la justice. On me reprochait d'appartenir à la Secte des Portugais. Les membres de cette société secrète était accusés non seulement d'hérésie, mais aussi d'être sodomites.

C'est à cette époque que j'ai peint Le garçon à la corbeille de fruits. J'ai pris comme modèle Matteo, un garçon que j'ai rencontré dans un bar, et qui se prostituait pour financer sa passion du jeu:

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Alors qu'il avait 9 ans, il a été violé par un prêtre qui lui a remis de l'argent pour acheter son silence. Ce jour là, il a compris que son corps pouvait le sortir de sa condition de paysan. Il en a fait rire des gens ce tableau! On me disait que quand je gagnerai de l'argent, je pourrai m'acheter des pommes qui ne soient pas véreuses.

Mais revenons en au procès. En fait, j'avais une relation, que je n'ai pu cacher, avec l'un des membres de ce groupe, un autre Matteo, peintre lui aussi, mais je n'ai vraiment jamais adhéré à ses idées. Toutefois, mes juges ont voulu connaître la teneur de nos rapports. En étions nous resté au "premier degré", ou avais-je subi "illum maximum stuprum"? Ils voulurent des preuves, aussi ai-je été expertisé en plein tribunal. Les plus éminents spécialistes ont donc longuement observé, taté, l'orifice incriminé, les juges venant vérifier, de visus et de tactus, la justesse de leurs conclusions, remarquant avec satisfaction, le regard ayant dévié vers d'autres parties de mon anatomie, que je n'étais ni juif ni musulman. Ouf! Il était donc établi que je n'avais pas dépassé le premier degré.

Nuls ces experts! En fait, j'ai été dépucelé à l'âge de 13 ans par un homme que je ne connaissais pas, dans un bois derrière chez moi à Caravaggio. J'y retournais fréquemment. Et avec Matteo... et d'autres...

J'ai donc été seulement condamné à me faire graver sur la peau, au fer rouge, une fleur de chardon, signe indélébile de mon infamie, et dont j'étais très fier.

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31 mars 2006

Le mystère de Saint Jean Baptiste

jeanCes deux tableaux ne sont pas de moi, mais de Léonard de Vinci. Ils représentent Saint Jean Baptiste.

Si je vous les montre, c'est qu'ils ont joué un grand rôle dans ma vie. Ou plutôt l'un d'eux, mais je ne sais plus lequel. Il m'a fait orphelin.

Léonard de Vinci était en route pour Paris, où il devait offrir au roi de France, François 1er, trois tableaux dont un Saint Jean Baptiste. De passage à Caravaggio, il tomba malade et dû y rester quelques jours. Pour remercier les habitants de leur hospitalité, il offrit à l'église du village son Saint Jean Baptiste en demandant d'en faire une copie et de renvoyer l'original au roi de France.

Personne à Caravaggio n'était capable d'un tel exploi, et personne ne réclama le tableau. Il resta donc accroché au dessus de l'autel. Soixante dix ans plus tard, Henri III exigea qu'il lui soit renvoyé. Mon père fut chargé d'en faire la copie. Ce qu'il fit. Une copie si fidèle qu'il était impossible de la distinguer de l'original.

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Le bruit couru que les habitants de Caravaggio avaient conservé l'original et envoyé la copie à Paris. Le roi de France eut vent du doute qui planait sur l'authenticité du tableau, et demanda une expertise. Léonard de Vinci étant mort, le seul qui pouvait mener à bien cette étude était l'auteur de la copie: mon père.

Alors qu'il se rendait au palais pour examiner les deux tableaux, il fut assassiné.

Le mystère reste entier. Le Saint Jean Baptiste exposé aujourd'hui au Louvre n'est peut-être qu'une copie.

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Le mien

sjbMoi aussi j'ai fait un Saint Jean Baptiste. Je ne sais pas pourquoi, mais il n'a pas plu aux autorités ecclésistiques.

Le modèle est Gregorio, dont je vous parlerai plus tard.

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Mon deuxième procès

J'étais chez mon mécène, le Cardinal Del Monte. Pour des raisons de basse politique, des autorités religieuses romaines voulaient l'anéantir. Mes tableaux ont servi de prétexte. Si le Cardinal hébergeait et entrenait un hérétique, il était fichu.

caravaggio14C'est à ce moment là que j'ai compris qu'on pouvait faire dire n'importe quoi à un tableau. L'un des plus incriminé fut Le joueur de luth. D'abord, ce n'était pas un sujet religieux. Ensuite, c'était (encore) un garçon. Enfin, la chemise ouverte sur la poitrine nue, l'absence de boutons, laissaient présager des intentions impures.

Le Cardinal Del Monte démontra avec brio qu'il s'agissait d'une représentation de Jesus. En réalité, c'était mon bel amant, Mario. "Par la chemise ouverte, sans bouton, l'artiste a voulu montrer l'acceptation du sacrifice, Jesus offrant sa poitrine nue au fil de l'épée". Tu parles! si la chemise n'avait pas de boutons, c'est que je les avait arrachés lors des fougueux ébats qui précédèrent. "Merisi n'a pas représenté de femmes? mais si!" Effectivement, c'étaient des prostituées qui m'avaient servi de modèles pour quelques tableaux.

C'était tout de même bien mal parti pour moi. Mais le sort (Dieu?) fut en ma faveur. Alors que le tribunal allait rendre sa sentence, on lui annonça la mort de Son Excellence Filippo Neri, neveu du Pape, lequel ordonnait de cesser toute activité pour se consacrer à la prière.

Ouf! le temps du deuil va me permettre de me refaire une virginité. Le Cardinal me conseilla de peindre des scènes religieuses, avec des femmes. Il m'a dit aussi que ça serait bien si je me mariais.

Je ne suis pas défavorable à un mariage. Les femmes ne me dégoûtent pas. J'allais souvent voir des prostituées. Ce qui me gênait, c'était de ne plus vivre avec Mario. Peut-être pourrons nous faire ménage à trois?

C'est à ce moment là que j'ai décidé de rompre avec mon passé en changeant de nom, pour prendre celui de mon village: Caravaggio.

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Le sacrifice d'Isaac

J'ai commencé mon "oeuvre religieuse" avec Le sacrifice d'Isaac. La violence du sujet m'inspirait.

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J'ai pris comme modèle, outre le beau Mario, le cuisinier du Cardinal, et un autre de ses protégés, un certain Rutilio, avec qui j'avais eu quelqu'aventures.

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Mario et moi, nous étions un peu en froid. Je me vengeais en le mettant sous la lame du couteau. En fait, Mario passait ses journées au jeu de paume. Il devenait distant, mal dans sa peau. Il ne voulait pas me dire pourquoi.

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10 avril 2006

Judith

Finalement, j'ai refusé de me marier. Je voulais rester avec Mario. Par peur de compromettre sa carrière, le Cardinal nous éloigna de son palais. Il nous installa dans une maison qu'il possédait à proximité. J'en payais le loyer, non pas directement à lui, mais à sa nourrice, une vieille femme dont la laideur me fascinait.

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J'avais reçu commande d'un tableau sur le thème de Judith et Holopherne. Mes prédécesseurs ont représenté "l'après", lorsque Judith porte la tête tranchée sur un plateau. Moi, je voulais montrer l'acte lui-même.

Une prostituée de ma connaissance posa pour Judith, la nourrice du Cardinal pour la suivante. Un forgeron joua le rôle d'Holopherne. Pour l'expression du visage, je suis allé voir une éxécution publique, et j'ai bien observé les têtes tombées à terre, et qui avaient gardé les grimaces de la terreur.

Mario me fit part de son problème. Au jeu de paume, il avait rencontré Ranuccio, un chef de bande que je connaissais. Cette vermine lui a dit qu'il avait été témoin du meurtre commis par Mario en Sicile, et menaçait de le dénoncer s'il n'acceptait pas de relations sexuelles avec lui. C'est pour celà qu'il allait souvent au jeu de paume, et qu'il refusait que je l'accompagne. Il se sentait humilié, indigne de moi. J'ai fait le serment de le venger. Nous y reviendrons plus tard.

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11 avril 2006

La vocation de Matthieu

Ma première commande publique! Deux toiles sur les Histoires de Saint Matthieu pour la chapelle Contarelli. Je commençais par La vocation. Une toile de 10 pieds sur 10 pieds et demi nécessitant sept modèles, dont quelques jeunes qui rendaient Mario fou de jalousie.

J'ai lu dans une bulle du Pape Clément VIII, adressée au roi Henri IV pour le féliciter de sa conversion, qu'il quittait l'ombre pour la lumière. Je décidais donc de faire de la lumière le personnage principal de mon tableau. J'avais inventé le "clair-obscur".

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Mario fut rassuré en constatant que le modèle qui correspond le plus à mes goûts, un certain Andréa, est relégué au bout de la table, la tête penchée de manière à ce qu'on ne distingue pas son beau visage.

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Le Martyre de Saint Matthieu

Second volet des Histoires de Saint Matthieu, je devais peindre son Martyre. Outre la difficulté de faire tenir 13 modèles dans mon atelier, je dus affronter la terreur de Mario qui, en bon Sicilien, aurait préféré qu'il y en ai 12 ou 14, mais pas 13!

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Mario ne supportait pas que je fasse poser le beau Giulio presque nu. Je l'ai donc fait poser, lui, Mario. C'est son corps que vous voyez tenant l'épée. J'ai seulement changé la tête pour qu'on ne le reconnaisse pas. C'est la tête de Giulio, ceinte du foulard d'Eros.

J'avais fait revenir le forgeron de Judith pour incarner l'un des témoins du meurtre. Une chose étrange s'est produite (c'est Mario qui me l'a fait remarquer): c'est ma tête qui se trouve sous la barbe du forgeron. Ma tête vieillie de 10 ans. Matthieu aussi me ressemble étrangement.

J'ai eu beaucoup de difficultés à peindre cette toile. Pas de difficultés techniques, non. Un blocage qui m'empêchait de prendre les pinceaux. Comme si je sentais que cette toile représentait une prémonition. Que se passera-t-il dans 10 ans?

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13 avril 2006

Saint Matthieu et l'ange

La chapelle Contarelli a été inaugurée en présence des plus hauts dignitaires de Rome. Mes deux tableaux étaient disposés de part et d'autre de l'autel. Ils firent l'admiration de tous. Le surintendant des musées du Vatican fit longuement l'éloge du "luminisme et ténébrisme". Personne n'a remarqué le désir du martyre pour son bourreau. On me commanda un Matthieu et l'ange pour le fond de l'autel.

euro18C'est le Cavaliere d'Arpino, un incapable qui profitait du travail de ses apprentis (dont je faisais partie à mon arrivée à Rome) qui, à l'origine, devait peindre le fond de l'autel. Il était l'auteur des fresques du plafond, d'une platitude déconcertante. C'est donc avec un grand bonheur que j'acceptais cette commande qui me fut payée 100 écus. J'avais carte blanche et comptais bien en profiter.

Saint Matthieu a été incarné par un mendiant aveugle qui était venu frapper à ma porte demander l'aumone.

Pour l'ange, je ne voulais pas d'un jeune éphèbe comme les aimaient les Grecs, ni d'un corps athlétique si cher à Michel Ange.

Mon choix se porta sur Gregorio, un jeune voyou de 15 ans qui était venu se réfugier chez nous pour échapper à la police. Mario, fou de jalousie, était parti, menaçant de le dénoncer. J'avais hâte de terminer le tableau pour prendre Gregorio dans mes bras, et passer avec lui une folle nuit.

Il refusa: j'étais trop vieux! J'avais le double de son âge.

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14 avril 2006

La chapelle Contarelli

Les critiques ont été sévères concernant le Saint Matthieu et l'ange. Elles portaient sur des détails. Les dimensions de la toile, les pieds sales de Matthieu, ses jambes croisées, sa ressemblance avec Socrate etc... chacun évitant d'aborder directement le coeur du problème: le désir réciproque de l'homme et de l'adolescent, le contact des deux corps. En parler, eut été le signe qu'on y était sensible. Même le cardinal Del Monte ne me défendit pas.

J'étais heureux: mes tableaux choquaient.

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Mais ma toile fut refusée, à la grande joie du Préfet du Saint Office, celui-là même qui n'avait pas eu le temps de me condamner lors de mon second procès.

J'en ai donc peint une autre. Un jour que je rentrais dans sa chambre, je vis Gregorio allongé en travers du lit, enroulé dans les draps. J'avais mon nouvel ange.

J'ai tenu compte des remarques qui avaient été faites, et ma nouvelle toile fut acceptée. C'est mon plus mauvais tableau.

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La voilà cette chapelle, telle que vous pouvez la voir aujourd'hui.

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18 avril 2006

L'amour vainqueur

J'avais rencontré Gregorio sur les rives du Tibre où il se prostituait. Il avait été surpris par une patrouille alors qu'il se baignait nu, ce qui était interdit. Il risquait la prison. Je l'installais dans une pièce qui me servait à stocker mes accessoires de décors pour mes tableaux. Mario était parti.

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Grégorio restait parfois des jours enfermé dans sa chambre, refusant même que je le vois. Parfois, il venait, la nuit, se glisser dans mon lit et nous faisions l'amour. Il menait un jeu pervers dont lui seul fixait les règles.

Un jour, je l'entendis déverouiller sa porte. Je l'ouvris et découvris un spectacle hallucinant. Il avait répendu tous mes accessoires sur le sol et se tenait debout, nu, sur le lit, tenant deux flèches dans la main. Je lui ai dit: "Surtout, ne bouge pas!". J'ai pris mes pinceaux, mes couleurs, et j'ai peint L'amour vainqueur.

J'ai bien entendu les portes qui s'ouvraient, se refermaient, claquaient. Mais j'étais trop pris par mon travail pour y prêter attention. Ce n'est qu'après que j'ai découvert, dans la cuisine, posé sur la table, le mot écrit par Mario. Il m'annonçait qu'il retournait en Sicile, que je courais à ma perte, qu'il ne voulait pas être le témoin de ma déchéance.

Mario m'avait enfermé dans un doux confort, dans une routine. Avec Gregorio, je retrouvais l'aventure et l'inspiration. Je l'ai peint aussi en Saint Jean Baptiste.

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21 avril 2006

Mon troisième procès et La déposition

Le scandale de mon Matthieu et l'ange, une perquisition au cours de laquelle l'Amour vainqueur a été trouvé (heureusement, Gregorio s'était caché), les rumeurs selon lesquelles je partageais ma couche avec un mineur, tout celà fit que je n'avais plus de commandes. D'autres peintres de seconde zone prenaient les marchés qui devaient me revenir. Ils en profitaient pour parodier mes tableaux, me ridiculiser.

Avec l'aide de quelques amis, rencontrés dans les souterrains du Colisée, qui se reliaient dans les églises pour se moquer ouvertement de ces tableaux, nous avons tenté de les discréditer. Certains de ces peintres ont même été victimes de violentes agressions physiques de notre part.

carava01Bien sûr, des plaintes ont été déposées, et j'ai été condamné à deux ans de prison. En fait, je n'ai fait que deux mois, à la demande de l'ambassadeur de France, mais, une fois libéré, j'étais obligé de rester enfermé chez moi. Gregorio en profitait pour sortir de plus en plus pour je ne sais où, certain que je ne pourrai le suivre. Je savais qu'il me volait, qu'il revendait mes accessoires. Il me coûtait une fortune en sucreries, en vêtements, mais je ne disais rien, de peur qu'il ne m'échappe, ou qu'il me dénonce. Et puis... ça m'excitait de le voir agir ainsi.

Il me restait une commande à honorer: La déposition, pour la Congrégation de l'Oratoire. Je m'y employais. Ne pouvant chercher des modèles à l'extérieur, je m'inspirais de gravures que je possédais. Mais j'avais la tête ailleurs.

Au moindre prétexte, Gregorio sortait durant des heures, et je courais à la fenêtre à chaque bruit de pas dans la rue, espérant son retour. Je peignais sans plaisir.

Mon tableau était si fade, si conventionnel, qu'il plut énormément à mes commanditaires. A tel point qu'ils firent annuler ma consignation au domicile. J'étais revenu dans le droit chemin disaient-ils.

Mario me manquait.

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24 avril 2006

La mort de la Vierge

Le cardinal Del Monte avait fait don de la maison que j'habitais à sa sorcière de nourrice, qui vint aussitôt m'exhiber le document dûement signé, exigeant le paiement immédiat des loyers en retard, et de sommes diverses que je ne pouvais payer. Je l'ai sortie des lieux manu militari, ce qui me valut deux jours de prison. A mon retour, de colère, je cassais portes et fenêtres, en implorant Mario de me pardonner de l'avoir délaissé et de détruire ainsi notre "nid". Ce qui me valut 15 jours de prison supplémentaires.

Nous étions expulsés. Un ami nous prêta une grande pièce pour y loger et y installer mon atelier. Je craignais que Gregorio ne me quitte, maintenant que j'étais démuni. Il n'en fit rien, il était même plus proche, plus tendre. Ce qui ne l'empêchait pas de voler notre hôte pour revendre les objets et s'acheter sucreries et beaux vêtements.
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Un avocat d'affaires, qui venait d'acheter une chapelle, me commanda un tableau sur le thème de La mort de la Vierge. Je ne voulais pas, comme mes prédécesseurs, représenter la montée au ciel, dans un délire d'anges, d'or et de lumière. Je voulais montrer la réalité: la mort d'une femme pauvre.

Un jour que je marchais au bord du Tibre, je vis un attroupement. Ils repêchaient un cadavre. Je reconnus aussitôt Adriana, une prostituée, qui s'était suicidée en se jetant dans le fleuve parce qu'elle était enceinte.

Elle sera ma Vierge! J'ai obtenu l'autorisation d'aller installer mon chevalet à la morgue. Bien Sûr, le tableau a été refusé. Comme pour mon premier Matthieu et l'ange, ce fut pour des détails, l'essentiel de ce qui choquait étant passé sous silence (Il leur était difficile d'avouer qu'ils connaissaient Adriana).

C'est vrai, je l'ai cherché, j'ai tout fait pour. Mais ce refus m'a mis dans une colère noire qui me rendit exécrable, et j'ai dû faire plusieurs séjours en prison pour diverses bagarres ou insultes.

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La Madone des pélerins

Un éleveur de porcs de Bologne me commanda une représentationn de la Vierge Marie. Il voulait que soient présents sur le tableau des paysans qui ressemblent à des paysans. Mal habillés et les pieds sales. Il avait remarqué mon habileté à peindre les ongles noirs dans mon Saint Matthieu et l'ange.

Ne voulant pas subir un nouvel échec, j'étais bien décidé à lui donner entière satisfaction.

madona_dei_pellegriniPour la Vierge, je voulais prendre à nouveau Lena, mais elle refusa et me présenta à l'une de ses amies d'enfance, restée dans le droit chemin, Gabriella, dont la soeur pourrait nous prêter son bébé.

Les séances se passèrent chez elle. Elle ne pouvait venir chez moi, craignant les foudres d'un clerc de notaire qui voulait sa main et la harcelait, un certain Mariano.

Le tableau fut dévoilé devant un parterre d'ouvriers, d'artisans et de petits bourgeois du quartier. Seul représentant du beau monde religieux: Scipione Borghese qui était venu incognito, et qui me pria de garder le secret.

Le petit peuple fut ravi. Il se reconnaissait dans les deux pélerins. Le reste du monde me reprocha de ne pas avoir mieux arrangé cet homme et cette femme. Mon objectif était toutefois atteint: le commanditaire avait exactement ce qu'il voulait.

Un soir que je sortais de chez Gabriella, je tombais nez à nez avec Mariano qui me chercha querelle. Je sortis mon épée et le laissa pour mort sur le pavé. Je pris la fuite et me réfugia à Gênes, dans le palais des Colonna, puissante famille Italienne dont l'un des membres était Marquis de Caravaggio, et chez qui mon père travaillait. Cette famille m'a toujours protégé. Une famille qui comptait des princes et même un Pape.

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Les Borghese

1605. La Pape Clément VIII meurt. Alexandre de Medicis fut élu sous le nom de Léon XI, mais il ne régna que 27 jours. Dommage, il faisait partie du clan qui me soutenait. Nouvelle élection, donc. Camillo Borghese est élu et devient Paul V. Il était le chef de file de ceux qui voulaient ma perte. Seule bonne nouvelle: il nomma rapidement Cardinal son neveu, Scipione Borghese, grand amateur de peinture, et l'un de mes plus fervents admirateurs.

Je me suis très vite rendu compte que ce que ce Scipione aimait, c'était mes tableaux, pas moi. Par exemple, j'ai appris que c'est lui qui oeuvrait pour les faire refuser et, ainsi, pouvoir les acquérir à moindres coût.

img0045b3Le cardinal Borghese me fit venir à Rome et me dit que, bien heureusement pour moi, Mariano n'était pas mort. Il me proposait de "passer l'éponge" à condition que je lui peigne gratuitement trois tableaux, dont un Saint Jerôme.

Il critiqua ouvertement mes peintures, pour faire baisser ma cote. J'étais furieux. Non seulement je travaillais gratuitement, mais, en plus, il m'humiliait.

Alors que je marchais dans les rues de Rome, je tombais sur Ranuccio, un chef de bande qui, à l'occasion, exécutait les basses oeuvres des Borghese. Je le connaissais bien. Par le passé, il avait obligé Mario à lui faire quelques "gâteries" en le menaçant de le dénoncer pour le meurtre qu'il avait commis en Sicile, et dont il aurait été témoin. J'avais promis à Mario de le venger. Le moment était venu.

J'ai tué Ranuccio.

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David

A nouveau, je me suis enfui. Je faisais l'objet d'un "Bando capitale": n'importe qui avait le droit de me tuer. Je me réfugiais à Paliano, au sud de Rome, fief des Princes Colonna, qui acceptèrent de me cacher avec Gregorio, qui était mort de peur, étant mon complice. Nous étions bien logés, bien nourris, choyés. Cette vie confortable, mais recluse, ne me convenait pas.

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Pour passer le temps, j'ai peint Gregorio en David. J'avais vu la statue de Michelange à Florence. Elle ne me plaisait pas. Comment un type qui vient de commettre un meurtre peut-il être aussi serein? Et je sais de quoi je parle! La tête que Gregorio tient pas les cheveux, c'est la mienne.

Ne supportant plus ma condition, je décidais de partir avec Gregorio. Nous avons pris des chevaux et nous nous sommes dirigés vers le sud. Les Colonna ont eu vite fait de nous rattraper et de nous reconduire au Palais, où je me suis fait vertement réprimender. Il fallait que j'accepte que mes tableaux plaisent à des gens que je n'aime pas. Il fallait que j'accepte de ne pas être le nul, le moins que rien, que je voulais être. Il fallait que j'arrête de vouloir être à la fois le favori et le maudit.

Tout le pays nous ayant vu sur la route, nous risquions d'être dénoncés. Le Prince nous envoya chez son neveu à Naples. Par la même occasion, j'ai appris que le fils des marquis de Caravaggio, avec qui je jouais quand j'étais petit, sortait de prison, où il avait été enfermé pour meurtre. Compte tenu de sa condition, la peine fut légère, et il était nommé amiral.

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25 avril 2006

Naples

A Naples, nous pouvions nous promener en ville. Une ville que je n'aimais pas. Trop de monde, trop de bruit. Gregorio non plus n'étais pas à l'aise. Pourtant, il en connaissais les moindres recoins.

C'est là que j'ai appris qu'il était originaire de Naples, où il avait vécu jusqu'à l'âge de 15 ans. En fait, lorsque je l'ai rencontré, il venait d'arriver à Rome. Il a dû fuir à cause d'une "histoire" qu'il avait eue, mais dont il a refusé de me donner la teneur.

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Les fondateurs du Mont de Piété, des amis du Prince, m'ont passé commande des Oeuvres de la Miséricorde de Saint Matthieu.

Gregorio s'absentait de plus en plus, de plus en plus longtemps. Je ne sais pas ce qu'il faisait. J'avais peur qu'il me dénonce. Je le savais prêt à tout pour de l'argent.

Un jour, je l'ai surpris en pleine conversation avec un individu qui portait sur son chapeau un aigle couronné sur un dragon sans queue: les armes des Borghese.

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